Nous avions rendez-vous le lendemain matin vers 10h.

L’école de mes enfants était aussi l’école de mon enfance…A chaque fois que je m’y rendais, que ce soit pour une réunion des parents, une fancy- fair ou comme aujourd’hui un rendez-vous avec la direction, mes souvenir d’écolier refaisaient surface.

Bien sûr le bâtiment avait subi d’énormes transformations, tant extérieur qu’intérieur, bien sûr le quartier avait évolué mais c’était pour
moi autant d’occasions de me replonger dans mon enfance…
J’avais garé ma voiture sur le vaste parking en face, il était 9h30, mon épouse devait me retrouver d’ici 15 minutes afin d’entrer ensemble dans le bâtiment.

J’avais donc un quart d’heure pour me laisser porter vers le souvenir de mon passé, pour me replonger plus de 20 ans en arrière….
J’inclinais mon siège, je respirais profondément, fermais les yeux et commençais à me laisser envahir par ces souvenirs :

Mes journées d’école commençaient toujours de la même façon :

Maman attendait le bus scolaire numéro 4 avec moi devant le magasin de dictaphones à l’angle de la rue Faider et de la chaussée de Charleroi.
Elle me faisait monter dans le bus, les portes en accordéons se refermaient et je vois encore son salut de la main avant qu’elle ne rapetisse dans le rétroviseur…
L’angoisse alors commençait…il me fallait m’asseoir, oui mais à côté de qui aujourd’hui., qui allait m accepter ce matin ?
Trouver ma place parmi cette double rangée de fauteuils occupés a moitié par un cartable posé comme pour dire : réservé,va voir plus loin !
Avancer vers le fond du bus comme dans un couloir…
L’enjeu : trouver une paire d’yeux complaisante, un sourire bienveillant, une main qui soulèverait son cartable comme un geste d’ouverture vers une autorisation à s’asseoir à côté de lui…
L’angoisse quotidienne que ce geste ne se produise pas !

Au fur et à mesure que je m’approche de la banquette arrière, je vois aussi s’éloigner la silhouette de ma mère la main encore en l’air, attendant patiemment de ne plus être a portée de vue, avant de rentrer à la maison
Ma première crainte de la journée : mon épreuve sociale…

Les enfants sont cruels, dit-on mais pas tous.

Aujourd’hui il y a eu un sourire. Peut-être un regard de pitié, je ne sais plus, je crois ma peur de ne pas être accepté aurait transformé n’importe quelle intention positive en pensées paranoïaques.
On m’avait offert un siège aujourd’hui !
J exprimais un merci du bout des lèvres…pour ne pas déranger, posait mon sac au sol et regardais par la fenêtre :
Je me souviens encore du trajet de cette navette comme si c’était hier :
Chaussée de Charleroi, rue de la Source, rue Hôtel des Monnaies, Porte de Hall, Boulevard du Midi…
Je revois même les graffitis de la rue de la Source, résidus de manifestation probablement, dont je comprenais à peine le sens : « non au flicage des chômeurs ! » ou encore « arrêtez le monde je veux descendre ! « 
Oh non pas encore ! Ce sentiment de nostalgie me fait tant de bien…continue, O mémoire, à me projeter ce film !
Mais la pellicule est mouillée :
Des larmes coulent le long de mes joues.
Ces souvenirs ont fait ressortir mes blessures profondes, cette solitude, cette lutte quotidienne pour trouver ma place, faire valoir un petit soupçon de reconnaissance de mon droit à être moi

J’ai besoin de sortir de la voiture, de respirer…
Mais l’air qui s’offre à mes narines aujourd’hui est imprégné de cacao…je me souviens de l’usine Côte d’Or, à deux pas de l’établissement…

Ça me rappelle d’ailleurs cette blague que l’on se faisait à l’époque :
– Quel bon vent t’emmène ?

– Celui des éléphants en chocolat
J’ai besoin de marcher aussi…
Alors j’avance vers l’école.
A l’angle du square de l’Aviation, je vois un petit bonhomme qui entre dans une boutique, le « Petit Maga » tenue par une grosse dame.
Avec 5 francs en poche, il va s’acheter un bonbon avant d’aller prendre son bus.
Il me regarde avec ses yeux tristes…il me souris…je m’effondre en larmes!

Aujourd’hui l’usine de chocolat a déménagé, Il n’y a plus de ramassage scolaire Le petit maga a laissé place à un bâtiment public et la porte de fer de l’entrée de l’Athénée a laissé place à un énorme portail aux allures de bunker
C’est devant que je retrouve ma femme, je la regarde, un peu bêtement.
Elle est très belle aujourd’hui je trouve…encore plus que d’habitude, je ne sais pas pourquoi au lieu de le lui dire, je lui pose cette question :
– C’est le vent des éléphants en chocolat qui t a amené ?
– Tout va bien mon chéri ?
– Rappelle moi : on est là pour notre fils ou pour moi ? Je ne sais
plus.
– De quoi ?
– Rien…laisse tomber ! Il est l’heure
– Viens Daniel, entrons ! me chuchote-t-elle l’oreille en me prenant délicatement la main…
Elle me souris :
– Je t’aime, Ça va aller !

à suivre…

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